"TOKYO, SURFACES"
Eric Bénard

Vernissage vendredi 8 décembre 2023 de 18h30 à 22h

Sur invitation à contact@galeriehegoa.com

Exposition du 9 décembre 2023 au 7 mars 2024

Showroom de la galerie HEGOA à Issy
(au pied du métro Mairie d’Issy)

TOKYO, SURFACES

« Peut-être étais-je venu découvrir quelque chose qui n’existe plus. » 
Wim Wenders, Tokyo-ga

 

D’Akira Kurosawa à Chris Marker, de Nagisa Oshima à Sofia Coppola, Tokyo est une ville de cinéma. Mouvante et fluide, ses ressources visuelles semblent inépuisables. J’ai voulu voir Tokyo comme un labyrinthe d’écrans. Un fascinant puzzle de parois réfléchissantes où vitrines, escaliers, échangeurs, tuyauteries, passerelles, grillages… se confondent en un jeu de miroirs trompeurs. Ainsi est né le projet de Tokyo, surfaces.

Ces surfaces reflètent aussi le concept japonais de tatemae.  Ou littéralement, « ce qui est fabriqué devant ». Tatemae, c’est ce que l’on expose au regard d’autrui, ce que l’on donne à voir, par opposition au honne, le « son intérieur ». En ce sens, la ville et ses habitants paraissent toujours se dérober à notre regard. Dans ce jeu d’apparent et de caché, Tokyo devient une de ces maisons traditionnelles, telles que les a tant filmées Ozu, avec ses parois coulissantes et ses jeux d’ombres.

Tel un décor de cinéma, Tokyo est éphémère. Elle change et se transforme en permanence. Au vingtième siècle, elle a été détruite et reconstruite à deux reprises, en 1923 après le tremblement de terre du Kanto et en 1945 suite aux bombardements. Ville de bois, devenue ville de verre et de béton, menacée en 2011, Tokyo semble à la fois fragile et indestructible

J’ai donc glissé à la surface de cette capitale, à la recherche de plans de cinéma. Je me suis fondu dans ce grand mouvement urbain pour le figer parfois, le temps d’un arrêt sur image. Parmi les mille reflets de la ville, j’ai cherché le fantôme de Godzilla, l’ombre de Scarlett Johansson, les spectres de Kiyoshi Kurosawa, les passantes de Mikio Naruse, les yakuzas de Takeshi Kitano…

Ce montage d’images fixes, ces photographies d’instants vécus, composent peut-être une nouvelle fiction jouée par des acteurs bien réels : Tokyo, surfaces.

Eric Bénard, janvier 2022

Quand la ville dort
par Adrien Gombeaud, journaliste et écrivain     

 

Dans Sans soleil, Chris Marker expose la plus belle des théories sur le métro de Tokyo. Selon lui, les usagers ne payent pas pour se déplacer d’un point à un autre de la ville mais pour dormir. Le métro de Tokyo serait un transport en commun vers les rêves.

L’ouvrage que vous allez lire, ou feuilleter, ne capte pas la ville différemment. A Tokyo, Éric Bénard a traqué des silhouettes souvent égarées dans un téléphone, un miroir de poche, les pages d’un journal, ou tout simplement l’onde d’un reflet….Tels les passagers du métro de Sans soleil, ces flâneurs sont à la fois ici et à moitié ailleurs.

Attardons-nous sur l’élégante masquée absorbée par son smartphone. A sa droite, un mural représente une lycéenne perchée sur des escarpins trop grands, fixant l’intérieur d’une boutique. Des deux jeunes femmes de cette photo, laquelle nous est la plus présente ? Ce mur est donc l’une des multiples « surfaces » que fixe Éric Bénard. Un coin de rue comme une case de manga.

 Au Japon, le photographe voyage surtout sur les traces des films qu’il a aimés : Godzilla, L’été de Kikujiro, BabelSans soleil. Il cite Roland Barthes et L’Empire des signes. Mais n’est-ce pas plutôt En sortant du cinéma qu’il faudrait convoquer ici ?

Barthes y décrit son corps « mou comme un chat », après un film : « la salle de cinéma (de type courant) est un lieu de disponibilité, et c’est la disponibilité (plus encore que la drague), l’oisiveté des corps, qui définit le mieux l’érotisme moderne, non celui de la publicité ou des strip-teases, mais celui de la grande ville ».

J’ouvre un Kawabata corné. Le prix Nobel écrit : « La fille, endormie sans qu’elle ne se doutât de rien, avait perdue conscience, mais encore que le cours de son temps vital n’en fût point suspendu, n’en était-elle pas moins plongée dans un abîme sans fond ? ». Tokyo, surfaces… Belle endormie.